La Folie Contrôlée
Que reste-t-il quand l’illusion se lève ?
Que reste-t-il quand nous réalisons que nous sommes séparés et unis en même temps. Séparés via nos corps qui dessinent pour nous une limite physique, unis par l’esprit qui habite ces corps et toutes les formes de vies. Est-ce le moment de pratiquer la “folie contrôlée” dont parle Don Juan dans Le voyage à Ixtlan ?
S’engager dans une action comme si elle était importante tout en sachant qu’elle ne l’est pas ? Comment développer cet art au quotidien ?
Don Juan explique à Castaneda que le trop d’importance qu’il se donne l’empêche de faire l’expérience du monde environnant :
— Ce n’est pas le moment d’expliquer pourquoi, ce que nous disions c’est qu’il faut perdre sa propre-importance. Aussi longtemps que tu croiras que tu es la plus importante des choses de ce monde tu ne pourras pas réellement apprécier le monde qui t’entoure. Tu seras comme un cheval avec des œillères, tu ne verras que toi séparé de tout le reste.
Il donne ensuite des indications sur la mort comme conseillère :
« Tu es bourré de saloperies ! s’exclama-t-il. La mort est le seul conseiller valable que nous ayons. Chaque fois que tu crois – et pour toi c’est permanent – que tout va mal et que tu vas être détruit, alors tourne-toi vers ta mort et demande-lui si tu as raison. Ta mort te dira que tu as tort, que rien n’est important à l’exception de son contact. Et ta mort ajoutera : je ne t’ai pas encore touché. »
Vient ensuite la notion de “totale responsabilité”. Décider pleinement d’accomplir un acte et l’assumer sans doute ni regret :
« Lorsqu’un homme décide d’entreprendre quelque chose, il doit s’y engager jusqu’au bout, mais il doit avoir la pleine responsabilité de ce qu’il fait. Peu importe ce qu’il fait, il doit en tout premier lieu savoir pourquoi il le fait, et ensuite il lui faut accomplir ce que cela suppose sans jamais avoir le moindre doute, sans le moindre remords. »
Don Juan appuie son propos en demandant à Castaneda s’il pense qu’ils sont égaux :
« Eh bien… sommes-nous égaux ?
— Bien sûr que nous le sommes. »
Très naturellement j’étais condescendant. J’éprouvais pour lui beaucoup d’amitié, bien que parfois il fût insupportable, néanmoins je conservais bien au fond de moi-même la certitude, que pourtant je n’avais jamais exprimée, qu’un étudiant, donc un homme civilisé du monde occidental, restait supérieur à un Indien. « Non, dit-il calmement. Nous ne le sommes pas.
— Et pourquoi ? Il est évident que nous le sommes.
— Non, répliqua-t-il d’une voix douce. Je suis un chasseur et un guerrier ; toi tu es un maquereau. »
J’en restai bouché bée. Je n’arrivais pas à croire ce qu’il venait de dire. Je laissai tomber mon carnet de notes et le regardai, abasourdi. Puis, naturellement, la fureur me gagna. Il me regardait calmement, droit dans les yeux. J’évitais son regard. Alors il se mit à parler. Il prononçait clairement ses mots. Ils jaillissaient lentement mais mortellement. Il dit que je maquereautais pour quelqu’un d’autre, que je ne menais pas mes propres combats mais ceux d’inconnus, que je ne désirais pas apprendre ce qui touche aux plantes, ni chasser, ni n’importe quoi d’autre, et que son monde d’actions précises, de sensations, de résolutions, était infiniment plus efficace que la stupide idiotie que je nommais « ma vie ».
La leçon est claire, sans appel, c’est un chemin puissant vers la connaissance que l’on emprunte quand nous décidons de vivre pleinement. Tout en gardant à l’esprit que rien n’a d’importance et que chaque acte doit être exécuté comme s’il était important.
Revenir souvent sur les enseignements de Don Juan.
Le concept de folie contrôlée résonne très fort en moi et pourtant il n’est pas encore assimilé. Je me retrouve régulièrement dans des situations où clairement je me sens trop important et oublie de demander conseil à la mort. Je me suis engagé personnellement sur un chemin qui demande une forme de “conscience”. Je trouve bénéfique de relire ces lignes de conduite si essentielles telles que transmises dans l’oeuvre de Castaneda - afin de mener une vie assumée pleinement.
